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Ce que nous percevons comme "bien" pour les personnes en résidence

Âgisme ; Article paru dans la revue « vie et vieillissement » de l’Association Québécoise de Gérontologie (AQG) - 2009 Vol.7 No2

La discrimination ne se manifeste pas toujours là où on l’attend. L’âgisme est peut être la forme de discrimination la plus subtile et la plus innocente parfois, tant la condescendance affichée à l’égard des personnes vieillissantes semble être une vertu de notre époque. Époque "embarrassée", ne nous le cachons pas, par un vieillissement significatif de nos sociétés occidentales et avec lequel nous peinons à trouver des repères. Entre les nombreux stéréotypes qui caractérisent les plus âgées d’entre nous et la volonté de "vivre ensemble" dans le respect des différences, la tâche n’est pas simple. Oui, parfois l’enfer peut être pavé de bonnes intentions ! L’âgisme, ses conséquences, l’exclusion et les souffrances qu’il génère ne découlent pas toujours d’un acte volontaire. Pour ne pas tomber dans le piège, il suffit parfois de se poser de bonnes questions. Même si celles-ci n’ont pas nécessairement de réponses "toutes faites" immédiatement utilisables. Ces questions permettent notamment de cheminer sur le sujet et de nous interroger sur les conséquences de nos gestes, de nos regards, de ce que nous percevons comme "bien".

La situation qui suit n’est pas une recherche ni une étude scientifique. C’est le fruit d’une expérience pédagogique qui nous a permis, en groupe, de nous poser certaines questions et de distinguer, en trame de fond, l’empreinte éventuelle de comportements pouvant être associés à une certaine forme d’âgisme.

Un établissement spécialisé dans l’éducation des adultes et la formation continue de Québec a mis sur pied un programme de maintien des facultés cognitives destiné aux personnes vivant en résidence. Les professeurs de cet établissement qui se déplacent dans ces résidences ont accès à une formation en gérontologie afin de mieux appréhender les réalités des personnes vieillissantes que sont leurs élèves.

C’est dans ce cadre, alors que je suis intervenu comme formateur auprès de ces enseignants, qu’une question, en apparence ordinaire, a été soulevée et a suscité notre réflexion.

Une des enseignantes a exprimé le fait d’avoir été "dérangée" par les décorations mises en place pour une fête dans une des résidences où elle intervient. Le centre d’hébergement en question n’est pas un CHSLD, les résidants semblent en majorité autonomes. La nature de la fête n’a pas d’importance ici mais cette situation pourrait se présenter pour n’importe quelle fête traditionnelle ou religieuse, à Pâques, pour l’Halloween, pour Noël…

L’enseignante explique sa réaction de gêne par l’impression que lui donne ce type de décorations. Elle dit que "ce n’est pas pertinent" et que l’on traite les personnes âgées "comme des enfants".

Ce fut l’occasion, à partir de cet exemple, de débattre sur "qui" réagit. Est-ce le professionnel, à partir de ses compétences, de ses techniques d’intervention ? Est-ce la projection de nous-mêmes comme fils, fille, petit fils, petite fille, frère, sœur, neveu, nièce, ami(e)… d’une personne susceptible d’habiter dans un endroit similaire ? Ou est-ce encore la projection de nous même dans le futur ?

Comme on le voit, les réactions peuvent être variées et nous montrent à quel point nous avons, parfois bien malgré nous, en dépit même de toutes nos précautions et de notre volonté d’ouverture, une image des personnes plus âgées en tant que groupe social et, au-delà, une idée plus ou moins précise des "codes" et des critères qui s’y rapportent ou qui devraient s’y rapporter. Cet aspect est heureusement, sinon normal, tout au moins très habituel. Derrière chaque professionnel, il y a un Humain qui ne sommeille pas toujours !...

Donc, si l’on dépasse l’argument, acceptable dans le sens purement professionnel, " Ce ne sont pas nos affaires, dans le cadre de nos interventions…", on pourrait débattre de la question sur un plan social et/ou personnel : "Qu’est ce que le citoyen que je suis, et/ou la personne plus âgée que je souhaite devenir, pense de la question ?".

Alors, nous placerions tout naturellement, d’un coté les éléments dérangeants tels qu’ils ont été exprimés par le groupe :

• On infantilise les personnes âgées…
• C’est un prétexte à la fête, il n’y a rien de naturel, de spontané…
• La jeune animatrice justifie son salaire, en fait, c’est elle qui fait la décoration…
• C’est purement commercial, les résidences sont là pour faire du "fric"…
• Etc…

Et d’un autre coté, les éléments plus "positifs", ceux qui sont acceptables, ceux qui justifient :

• Les décorations et les fêtes mettent de "la vie" dans la résidence…
• Les fêtes traditionnelles font un lien avec le passé et le vécu des personnes…
• La décoration permet aux résidants d’accueillir des enfants dans l’ambiance du moment, ces derniers viendront ainsi plus facilement…
• Etc…

Ces énumérations d’éléments "positifs" et "négatifs" font émerger des stéréotypes liées non seulement à l’âge mais aussi à l’institutionnalisation. Nous pouvons ainsi constater que ces hypothèses, car aucune de ces affirmations n’a été vérifiée ou validée, si elles se révélaient être la réalité ou une partie de la réalité (ce qui serait plus juste), nous heurteraient ou nous apaiseraient, touchant, au-delà de l’aspect professionnel, la personne que nous sommes. Arrêtons-nous donc sur l’importance de la projection de ce que "devrait être" la vie en hébergement collectif pour chacun d’entre nous, de ce que nous percevons comme "bien" pour les personnes en résidence.

Alors, au-delà du débat, quelle lecture, en rapport avec l’aspect professionnel de tout intervenant en gérontologie, pouvons-nous faire ? Lors de la discussion avec le groupe, certains de ces aspects ont été abordés. Si nous avions pris plus de temps, il est fort à parier que le groupe se serait éloigné progressivement des hypothèses (éléments subjectifs qui nous interpellent en tant qu’individus), pour se rapprocher des voies de réflexion qui replacent les personnes concernées au centre de la réflexion.

Nous pourrions alors nous poser les questions suivantes :

• Est-ce que la personne habite vraiment cet endroit, ou est elle simplement hébergée* ?
• Si la personne habite la résidence est-ce que le fait de décorer les parties communes pour telle ou telle fête a du sens pour elle ? Cette question a-t-elle été abordée avec les résidants ?
• A-t-elle décidé, ou participé à la décision de décorer ou pas les parties communes de la résidence à cette occasion ? Si ce n’est pas possible individuellement, un système participatif existe-t-il pour que chaque personne puisse se faire entendre sur ces questions ?
• Les résidants ont-il pu participer à la réalisation de la décoration ?
• Ces décorations, sont elles une étape dans une volonté commune de rythmer la vie de la résidence ?
• Les résidants peuvent-ils inviter leurs familles pour leur montrer leurs réalisations dans ce domaine ? (différence entre voilà ce que nous avons fait et voilà ce qu’ils ont fait pour nous).
• Etc…

Nous verrions alors, aux réponses qu’apporteraient les résidants, si le fait de décorer une résidence de personnes âgées à l’occasion d’une fête traditionnelle ou religieuse a du sens. Un sens qu’idéalement ces personnes se seraient donné. A l’inverse, nous distinguerions à quel point, en voulant "bien faire", nous pouvons facilement tomber dans des attitudes infantilisantes, aliénantes, condescendantes… terreau d’un âgisme dissimulé sous le manteau de la vertu et de la bienséance. Se questionner sur ce qui "résonne" en nous, puis nous en éloigner pour se questionner sur la véritable place de la personne concernée dans le processus de décision qui a mené à la situation qui nous interpelle n’est pas une démarche naturelle. C’est une démarche qui s’acquiert !

Éric Sedent

*notions abordées en cours à partir du livre de C. Simard : Vieillesse, identité, affectivité. Préserver la valeur du Quotidien. Éd. CCDMD (2005)

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